VERSAILLES, juin 1939, la fin de la publicité des exécutions capitales,

Communication au Colloque international de Poitiers des 8 et 9 décembre 2011
Clameurs publiques et émotions judiciaires de l’antiquité à nos jours

Je voudrais vous parler aujourd’hui du public venu assister à l’exécution d’Eugen WEIDMANN, sujet allemand qui sera en France le dernier condamné à mort à avoir été guillotiné en public, le 17 juin 1939.

Mais auparavant, je citerai un autre « étranger assassin » dont la vie s’est également terminée à 31 ans, sous le couperet de la même guillotine, le 5 mai 1923, le dernier condamné à mort à avoir été exécuté publiquement dans les Alpes Maritimes. Paul BRYSGALOFF, russe blanc, émigré d’Ukraine en février 1921, ayant vécu d’expédients quelques mois à Nice, qui après avoir assommé une femme dont il voulait dérober l’argent, va se retrouver pourchassé par toute une populace, aux cris de « Arrêtez-le ! A l’assassin ! ». Son parcours se terminera ainsi au fond d’un immeuble dans le quartier des musiciens, poursuivi « par une foule immense massée sur la Promenade des Anglais ». Le journal Le Petit Niçois décrit ainsi la scène : « La clameur en augmentant emplissait les rues du quartier ».

Durant cette course effrénée, il tuera un employé des télégraphes cherchant à l’empêcher de quitter la rue Massenet. Il sera rapidement jugé et condamné à mort. Les journaux locaux évoquent la salle d’audience qui « frémit », avec à l’annonce du verdict, « un léger bruit de stupeur (qui) s’élève de la foule qui attendait pourtant cet arrêt ». « La foule dense qui, malgré la pluie avait entouré le Palais de Justice (et) se disperse ensuite lentement… ». Un mois plus tard,. BRYSGALOFF, encadré de ses bourreaux, est guillotiné, après avoir hurlé dans sa cellule d’une manière surprenante, quelques instants plus tôt : « Vive Lénine, vive la troisième Internationale ». C’est alors que, la nuit de son exécution, la foule, dont jusque là «  la clameur contenue allait sans cesse croissant, d’un seul coup (fait) silence ».

Paul de RIQUIER, journaliste au Petit Niçois, commentera dès le lendemain d’« insupportables déchaînements de passion » : « … BRYSGALOFF a payé sa dette ». Justice est faite, « Mais ceux qui sont allés voir tomber sa tête comme à un spectacle ont commis une mauvaise action ».

Depuis son origine dans l’antiquité, la notion de Clameur Publique s’est modifiée au fil des siècles. Sa notion s’est élargie, relayée comme nous venons de le voir par les journaux, et plus récemment par la radio, la télévision, voire internet jusqu’à prendre des formes tout à fait nouvelles comme le « lynchage médiatique ».

Dans « l’affaire WEIDMANN », ce lynchage médiatique tout au long de l’instruction et du procès, va aller jusqu’à faire fantasmer par la postérité la présence à l’exécution d’Eugen WEIDMANN, d’une foule hystérique, bruyante, débordant le service d’ordre mais qui en fait n’était pas là. Il y avait au grand maximum 300 personnes devant la guillotine qui s’élevait le 17 juin 1939 au matin, place Louis BARTOU devant le palais de Justice de Versailles.

Imaginons que nous sommes ce matin-là, à Versailles, devant la prison Saint Pierre. Il est 4 heures 32 du matin.

Depuis un an et demi, les lecteurs de différents journaux se sont passionnés et ont impatiemment attendu la suite de ce véritable feuilleton. La Presse écrite s’est déchaînée pour décrire chaque étape de l’instruction, la curiosité du public a été mise en haleine.

Nul retard dans la mise en place de la guillotine, aucune confusion possible entre l’heure d’hiver et l’heure d’été puisque cette dernière était depuis deux mois déjà en vigueur. Le couperet tombe à l’heure prévue, mentionnée sur les laisser passer des avocats, je l’ai vérifié dans les archives de Renée JARDIN. En quelques secondes un homme meurt, décapité au nom de la loi. Et l’on dit que quelques bouchons de champagne auraient au même instant sauté bruyamment de leurs goulots aux fenêtres des hôtels voisins.

On avait appris la veille après-midi, le refus de la grâce présidentielle pour Eugen WEIDMANN, tandis que celle-ci était accordée à son complice Roger MILLION. C’est ainsi que les condamnés ont, eux aussi, entendu la décision d’Albert LEBRUN par la radio du café voisin.

Divers spectateurs amassés dans la soirée sur la place Louis BARTHOU y ont passé la nuit. Mais surtout aux fenêtres qui surplombent cet espace, voire même aux soupiraux des caves de l’autre côté de la place sont venus s’installer des photographes et au moins deux cameramen, bravant ainsi en s’installant dans des lieux privés, l’interdiction de filmer des exécutions dans des lieux publics.

Que fait alors Eugen WEIDMANN ? Il lit l’Imitation de Jésus Christ car, en prison, il a retrouvé la foi de son enfance. Il attend son exécution très calmement, déclarant être déjà « loin de tout cela », et « content de ne pas vieillir ».

Mais, si lui est très calme, certains journaux comme Paris Soir évoqueront dès le lendemain une foule en goguette toute la nuit sur le lieu de l’exécution, tandis que d’autres ne l’annonceront que par un très court entrefilet : « Weidmann a expié ». D’autres encore écriront que durant la mise en place des bois de justice, « parfois des rumeurs s’élevaient dans le public, mais en dehors de l’arrestation de trois individus qui se montraient plus bruyants -arrestations d’ailleurs non maintenues – aucun incident ne se produisit ».

Pourtant les photos prises par les journalistes et publiées dans les journaux nationaux et étrangers conduiront, dit-on, Edouard DALADIER, alors président du Conseil, à demander la suppression de la publicité des exécutions capitales. Il ne voulait surtout pas fâcher les allemands en cette période troublée, et le fait que l’image de la France à l’étranger soit ainsi décriée ne lui plaisait pas.

Il faut dire que l’exécution de WEIDMANN avait intéressé la presse fasciste et l’historienne Annie LACROIX-RIZ, m’a signalé dans le journal Il regime fascista du 19 juin 1939, un article intitulé « Dépravation française », déclarant, à propos des évènements du petit matin de l’avant veille,  que « la France de Zay, de Blum, de Verdier et de tous les plus abjects rabbins perd chaque jour la notion du sens moral […] des hommes et des femmes en costumes de série se pressaient autour de la guillotine ».

Marcel, témoin anonyme qui y a assisté à l’âge de quinze ans, racontera soixante-deux ans après, son souvenir de « la foule qui retient son souffle » un instant avant l’instant fatal, et « le bruit lourd et sec du couperet qui tombe ». Puis des femmes qui « se précipitent pour tremper leur mouchoir dans le sang » du condamné aux cris de « il a tué, il a payé ». Effectivement, on a coutume d’évoquer la présence de femmes venues tremper leurs mouchoirs dans le sang du condamné, se constituant ainsi des reliques sensées leur apporter bonheur en amour et fertilité, ce qu’a immortalisé Claude CHABROL dans son film « Les bonnes femmes ».

Maître Jean RAOULT, un des avocats de WEIDMANN, n’a jamais démenti leur existence auprès de son fils. Mais je n’ai trouvé aucune photo de ces femmes qui, si elles ont existé, sont peut être intervenues, après le nettoyage et le démontage de la guillotine, les reporters étant déjà partis vers leurs rédactions pour que les photos paraissent dans le journal du jour.

Pourquoi parler d’Eugen WEIDMANN à propos de réflexions autour de la clameur publique ?

Ce n’est pas la foule qui, comme pour BRYSGALOFF, a permis son arrestation le 9 décembre 1937, mais une enquête minutieuse de la Police Judiciaire à propos de son dernier crime, l’assassinat de l’agent immobilier LESOBRE. Ses crimes précédents n’avaient pas été élucidés et ils ne lui seront imputés qu’au cours de son interrogatoire par le Juge d’Instruction.

WEIDMANN ayant tué de sang froid au moins cinq personnes, voire six, il paraissait difficile qu’il échappe à la peine capitale. Et son propre père, dès son arrestation, déclarera à son épouse et à leurs amis que pour lui « leur fils est déjà mort ». C’est cette argumentation qui soutiendra le feuilleton journalistique, et attirera la foule à chaque sortie de cellule de l’assassin au regard de velours. On venait voir la maison du tueur en promenant le chien ou ses enfants, ou bien encore observer les diverses reconstitutions, dont celle qui eut lieu à la Caverne des Brigands dans la forêt de Fontainebleau où avait été enterrée Jeanine KELLER, une de ses victimes.

Les effets d’annonces journalistiques concernant cette affaire criminelle, se sont ainsi quasi quotidiennement déployés dès l’arrestation d’Eugen WEIDMANN jusqu’à son procès, et au delà de celui-ci, jusqu’à la veille même de son exécution. On a ainsi assisté à une véritable clameur médiatique, sinon publique, puisque relayée par le support journalistique, destinée à augmenter le tirage papier et l’audimat de quelques émissions radiophoniques.

Cette hâte à créer du sensationnel va avoir une conséquence étonnante. Elle va entraîner nombre d’erreurs sur ce que l’on va raconter et évoquer comme digne d’intérêt pour appâter le lecteur. Jusqu’au très sérieux ouvrage « Le quid » qui, encore actuellement, le prénomme « Charles » plutôt qu’ « Eugen », le confondant avec un danseur américain qui fut son contemporain.

Le 9 décembre 1937, plusieurs grands quotidiens français, Paris Soir en tête, suivi de près par l’Intransigeant, et des journaux étrangers comme le Frankfurter Zeitung ou le Daily Miror et bien d’autres encore vont annoncer l’arrestation puis la mise sous les verrous de celui que l’on appellera très vite le Monstre de la Voulzie, du nom de la villa qu’il avait louée à la Celle Saint Cloud. Les journaux vont ensuite longuement parler de lui, de sa vie, de sa famille, de ses amis, avançant parfois des arguments totalement fallacieux, évoqués dans un journal et retranscrits ensuite dans d’autres qui n’avaient pas plus vérifié leurs sources d’information que leurs collègues. Détective lui  consacrera plusieurs numéros, Match publiera des photos de sa famille… construisant ainsi un personnage que d’aucuns et surtout d’aucunes vont trouver fort séduisant, malgré tous les meurtres qu’il reconnaît avoir commis.

D’ailleurs, un des articles que Paris Soir lui a consacré quelques jours après son arrestation a inspiré Georges BERNANOS qui a envoyé en décembre 1937, une longue lettre à Renée JARDIN, pour évoquer « les admirables photographies…particulièrement celle du mardi 14 qui est… l’image même de la solitude, d’un surnaturel abandon… ».

La photo de WEIDMANN, la tête enrubannée de bandages après avoir été assommé à coups de marteau de tapissier durant son arrestation, deviendra un fétiche pour Jean GENET qui la décrira dans son introduction à « Notre dame des fleurs » :  « … tête emmaillotée de bandelettes blanches, religieuse et encore aviateur blessé, tombé dans les seigles… Son beau visage multiplié par les machines s’abattit sur Paris et sur la France, au plus profond des villages perdus, dans les châteaux et les chaumières, révélant aux bourgeois attristés que leur vie quotidienne est frôlée d’assassins enchanteurs élevés sournoisement jusqu’à leur sommeil qu’ils vont traverser, par quelque escalier d’office qui, complice pour eux n’a pas grincé. Sous son image éclataient d’Aurore ses crimes : meurtre 1, meurtre 2, meurtre 3 et jusqu’à six, disaient sa gloire secrète et préparaient sa gloire future. » Cette image accompagnera désormais GENET dans tous ses déplacements.

Ces photos, et les articles qui les ont accompagnées, amèneront les spectateurs à faire la queue pour entrer au Palais de Justice et se ruer pour avoir une place afin d’assister au spectacle le plus original de la saison et qui, pour cause, n’aurait pas de reprise, c’est-à-dire au procès de celui pour qui l’escalier avait cette fois terriblement grincé. Depuis son arrestation, Eugen WEIDMANN était devenu un « homme célèbre », dont les journaux parlaient beaucoup.

Au Procès, la Presse et les actualités cinématographiques seront présentes : on leur avait mis en place nombres de cabines téléphoniques temporaires dans le hall du palais de Justice pour qu’ils puissent joindre leurs rédactions. Cette fois, la foule était bien là, et les photographes fixeront leurs visages réjouis, plastronnant devant l’objectif. COLETTE, la romancière qui avait demandé à Pierre LAZAREFF de couvrir l’événement pour Paris Soir, Maurice CHEVALIER qui allait dans quelques jours participer au tournage de « Pièges », le film réalisé par Robert SIODMAK, et d’autres spectateurs anonymes … ravis d’avoir pu prendre place dans ce public restreint.

Ce sont les journaux les premiers qui évoqueront la soit disant foule ayant assisté à son exécution : « Dans les cafés éclairés se tasse une foule répugnante, qui gouaille en dévorant des sandwiches. C’est une espèce de goguette immonde qui a des relents de frites. Les visages sont blêmis d’insomnie. Des hommes à la chemise ouverte sur le cou et à la molle dégaine, quelques noceurs et quelques filles trop fardées forment des groupes qui se heurtent à la Police. Ce sont des bousculades, des clameurs, des coups de sifflet… ».

Pourtant Jacques DELARUE et Jean Yves LE NAOUR le confirment : il n’y avait pas plus de 300 personnes devant ce spectacle macabre. A l’opposé, trente ans auparavant, l’afflux de voyeurs lors de la quadruple exécution à Béthune des chefs de la Bande à POLLET, qui fut à l’origine de la première censure du cinéma, avait nécessité une autorisation municipale exceptionnelle d’ouverture la nuit durant des cafés de la ville pour loger une incroyable foule de français mais aussi de touristes européens, et au siècle précédent, TOURGUENIEV mêlé à la foule de gens assoiffés de sang qui braillaient, chantaient, hurlaient le 18 janvier 1870, lors de l’exécution de Jean Baptiste TROPPMANN, avait déjà remarqué deux hommes qui, après l’exécution, trempaient leurs mouchoirs dans le sang filtrant à travers les fentes du plancher supportant alors la guillotine.

Cependant, ce déploiement d’articles dans les journaux aura une conséquence paradoxale : les récits concernant les comportements de la foule à l’occasion de cette exécution continuent de nos jours à faire débat sur leur authenticité et participent à la mythification de cette exécution. De quoi s’agit-il réellement ?

Paul RENAUDON, jeune photographe pour Paris Soir est installé depuis le 16 juin au soir dans une chambre au dernier étage de l’hôtel qui jouxte la prison. Il se tient en retrait pour qu’on ne le voie pas, nous dit Roger COLOMBANI. Il « mitraillera »  pour son rédacteur en chef, l’avancée du condamné pas à pas, dès son apparition à la porte de la prison, jusqu’à l’instant ultime. Ses photos seront publiées quelques jours plus tard pour certaines dans Match et pour leur totalité dans Life, version Oversea dont elles occupent deux pages entières …

Mais on ne connaît point de clichés de « la foule » qu’il est censée voir depuis sa fenêtre. Pourquoi ? Ont elles été supprimées ou n’ont elles jamais existé ? Quant à la photo la plus connue de l’exécution, le recadrage habituel du cliché d’origine donne l’illusion d’un grand nombre de spectateurs que l’on imagine hors champ alors que la rue est en fait presque vide.

Par ailleurs, trois films (tournés par des amateurs inconnus) des quelques secondes qui ont été nécessaires ce 17 juin 1939 pour mettre à mort un homme ont circulé quelques mois sur You Tube. L’un de ces films, vraisemblablement pris depuis une fenêtre au premier étage du bâtiment de la Préfecture de Versailles, c’est à dire de l’autre côté de la place Louis BARTHOU par rapport à la guillotine, montrait une foule d’ampleur modérée se réunissant tranquillement à l’écart des barrières dressées par le service d’ordre, mais cette vidéo a été supprimée pour « infraction aux conditions d’utilisation de You Tube ». Que lui reproche t-on ? Alors que les 5 minutes d’un montage vidéo incluant parmi des photos d’autres exécutions les quelques secondes de la chute du couperet sur le cou de WEIDMANN, filmées depuis une fenêtre d’un café situé à l’angle de la rue Clémenceau, sont toujours visibles. Ce montage inclut un travelling sur une photo de quelques personnes massées derrière les barrières du service d’ordre, qui donne une fois encore l’impression d’une foule qui est finalement bien clairsemée lorsqu’elle est photographiée en plongée, depuis les fenêtres d’un immeuble voisin.

On se demande d’ailleurs, quand on connaît les lieux, où auraient pu se mettre 20 à 30 000 personnes comme il a pu être dit, tout en restant à 50 mètres des bois de justice comme l’exigeait la réglementation. Et la seule photo connue du démontage de la guillotine ne comporte que deux hommes en train d’œuvrer à cette opération délicate.

Mais où est donc au petit matin du 17 juin 1939, la foule qui aurait fait dire à Edouard DALADIER : « J’ai honte pour mes concitoyens des scènes qui se sont déroulées à Versailles, je ne veux plus qu’elles se renouvellent » ? Aucune image n’en est restée, pas plus celles d’un nombre élevé de personnes présentes à l’exécution, que celles des exactions qu’on leur attribue. Les quelques témoins du spectacle macabre, apparaissant sur les diverses photos que j’ai pu consulter, semblent bien calmes et seulement venues voir un divertissement inhabituel.

Pourtant le président du Conseil demandera à son ministre de la justice Paul MARCHANDEAU, un rapport sur la conduite de la foule à cette occasion. Et une semaine plus tard, le 24 juin 1939 très exactement, le gouvernement, réuni en conseil extraordinaire, adopte sans délai un décret-Loi qui interdira désormais toute publicité des exécutions capitales, sous le prétexte que le comportement de la foule a été indécent lors de l’exécution d’Eugen WEIDMANN. Les têtes tomberont désormais dans les enceintes des prisons, en présence du directeur de l’établissement pénitentiaire, d’un prêtre, d’un médecin et des avocats du condamné. Aucune indication, aucun document relatif à l’exécution, autre que le procès verbal, ne pourront être publiés par la voix de la Presse sous peine d’une amende de 100 à 2000 francs. Effective dès le 19 juillet suivant, cette mesure à partir de 1951, sera suivie d’une autre. La Presse ne pourra plus commenter les exécutions capitales, seul un avis laconique sera désormais affiché pendant 24 heures, à la porte de la Prison. Mais demeure la surinformation concernant les affaires criminelles qui, poussée à son extrême, subsiste dès l’arrestation jusqu’au procès et au delà de celui-ci, avec l’amplification que donne de nos jours la télévision et internet. C’est bien ce qui permet de parler de lynchage médiatique.

En juin 1939, fallait-il donc à tout prix mettre l’accent sur le comportement de la foule au moment de l’exécution pour en interdire officiellement la publicité et la vision au public ? Ne pouvait on se contenter du constat que la présence d’une foule importante à son procès et non pas à son exécution était tout simplement l’aboutissement d’une longue histoire, celle des délits commis par l’assassin et que les journaux avaient décrite, avec de nombreux détails plus ou moins romancés, dès son arrestation ?

La guerre arrive et lors de son exécution WEIDMANN, l’allemand plusieurs fois assassin, ne fait déjà plus la une des journaux. Un simple entrefilet le plus souvent signale que « tout est fini » pour lui, et il faudra trente ans pour que paraisse le premier ouvrage sérieux sur cette histoire, celui de Roger COLOMBANI. Quant aux films qui ont été tournés lors de son exécution, qui en a eu connaissance à l’époque ? Car pour nous, c’est le nouveau media qu’est internet qui les a diffusés récemment. Et quels en sont les auteurs ?

Le fait que l’on soit à quelques semaines du déclenchement de la seconde guerre mondiale n’est certainement pas pour rien dans la grâce refusée par le Président de la République, de même que dans l’intérêt manifesté par les spectateurs.

Que veut donc la foule lorsqu’elle accompagne chacune de ses sorties de prison ?

Elle se demande comment on peut commettre des actes violents monstrueux en incarnant par son physique la plus grande banalité d’un homme séduisant de 31 ans. Aussi elle veut entendre, éventuellement toucher mais surtout voir celui qui s’est mis par ses actes criminels à part de la société des hommes.

Qu’est-on venu voir au procès d’Eugen WEIDMANN ?

– L’étranger et tout particulièrement l’allemand c’est à dire l’homme d’un pays avec lequel on est sur le point d’entrer en guerre. C’est ainsi que les jurés vont avoir une autorisation spéciale pour ne pas être mobilisés immédiatement si la guerre devait être déclarée avant la fin du procès.

– Le « bel allemand », « le meurtrier aux yeux de velours » que les journaux ont décrit comme un beau ténébreux et à qui les femmes ont envoyé des lettres d’amour en prison.

– Celui dont la presse a fait un espion envoyé par la Gestapo pour déstabiliser les milieux immigrés en France, ce qui ne sera jamais prouvé réellement.

– Celui qui a osé transgresser les lois de la société sans en ressentir à priori de culpabilité.

Eugen WEIDMANN va ainsi occuper une place très particulière : il est à la fois rejeté de la société qui l’a condamné à mort mais il est aussi considéré comme ayant des pouvoirs particuliers puisque son sang lorsqu’il sera légalement répandu pourrait rendre les femmes fertiles et leur apporter chance et bonheur en amour.

C’est ainsi que dans la société humaine, certains individus comme WEIDMANN ont été jusqu’à commettre des crimes envers leurs semblables. Que d’autres vont s’ériger en juges. Et que d’autres encore ont pu faire du récit de son exécution un véritable spectacle. Mais, si l’on s’intéresse au fonctionnement de l’Inconscient, tous ces comportements paraissent sous tendus par les mêmes pulsions violentes présentes chez chacun d’entre nous. La foule en tant que communauté se voulant « bien pensante » expurge les pulsions agressives de chaque individu pris isolément.

La clameur publique apparaît ainsi amplifiée par les médias qui font, que réunies derrière un modèle de pensée qu’on lui propose de manière détaillée, et formatée, chaque personne prise individuellement se pense protégée par l’anonymat de la foule, évitant ainsi de se poser la question fondamentale de la violence propre à chaque existence humaine ; et que le récit de l’exécution d’Eugen WEIDMANN déborde largement la réalité de celle-ci, en se conformant aux récits d’exécutions antérieures, comme celle de Jean Baptiste TROPPMANN ou celle de Béthune dont nous avons déjà parlé plus haut.

Un philosophe allemand contemporain de WEIDMANN, Walter BENJAMIN explique qu’en interdisant la violence, le droit cherche à se protéger lui-même : « On trouve dans cette hypothèse, une confirmation plus éclatante si l’on songe que très souvent déjà la figure du « grand criminel », si répugnants que fussent ses buts, a provoqué la secrète admiration du peuple…, non pour son acte mais pour la violence dont il témoigne… »

L’idée était dans l’air depuis une bonne cinquantaine d’années. Mais le moment était « venu pour réaliser cette réforme désirable à tous les regards » comme l’écrira Edouard DALADIER au Président Albert LEBRUN. Notons tout de même à ce propos que c’est au moment où le Cinéma prend son essor avec, en particulier l’apparition des actualités Pathé en 1909, que la censure interdit de filmer les exécutions qui ont toujours lieu en public à cette époque. Et que c’est au moment où la Presse écrite est florissante et devient de plus en plus illustrée que l’on ne lui reconnaît plus le droit d’assister et donc de décrire le spectacle de celles-ci. WEIDMANN eut ainsi le redoutable honneur d’avoir été le dernier guillotiné en public, sans pour autant que ses dernières secondes de vie aient été l’occasion du scandale que l’on décrit le plus souvent.

Dr Catherine CARRE-ORENGO

BIBLIOGRAPHIE (Ouvrages)

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Colombani Roger : L’affaire WEIDMANN, un dandy au temps du front Populaire, Editions Albin Michel, 1989

Costa Sandrine, La peine de mort de Voltaire à Badinter, Présentations, Notes et Dossier, éditions Classiques GF, Flammarion, 2001

Delarue Jacques : Le métier de bourreau du Moyen âge à aujourd’hui, nouvelle édition revue et augmentée, éditions Fayard 1989, p357.

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Ker Jean, Le carnet noir du bourreau, les mémoires d’André Obrecht, Editions Gérard de Villiers, 1989

Le Naour Jean Yves : Histoire de l’abolition de la peine de mort, éditions PERRIN, 2011

Montagne Albert, Crimes, faits divers, cinématographe et premiers interdits français en 1899 et 1909 (sur le site internet de Criminocorpus)

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Oms Marcel, Affaires criminelles dans la presse : du Petit Journal à Détective…, Les Cahiers de la Cinémathèque, N°58, Les grandes affaires criminelles françaises.

Pontalis Jean Baptiste, Un jour le crime, éditions Gallimard, 2011

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Le Temps, 18 juin 1939, page 4.

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Nice Historique, Criminalité et Justice, du sénat à la Cour d’Assises, 105e année, n°1, Janvier-Mars 2002, p 34 à 39. (numéro épuisé)

Paris Match N° 53 du 25 mars 1950, Numéro spécial du demi-siècle, 1900-1950.

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A propos CARRE-ORENGO

Psychiatre intéressée par la criminologie et la personnalité des criminels
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